15/11/2007

Le drame des stoïciens.

« 21. Si les vertus [virtutes] sont égales entre elles, il est nécessaire que les défauts [vitia] aussi soient égaux. Et il est très facile de voir que les vertus sont égales : il ne peut exister un homme meilleur qu’un homme bon, plus modéré que modéré, plus courageux que courageux ou plus sage que sage. Appellera-t-on homme de bien celui qui rendra une somme déposée sans témoin alors qu’il pouvait impunément gagner dix livres d’or, s’il n’a pas agi de la même manière pour un dépôt de dix mille livres ? Fait-il preuve de modération [temperantem], celui qui aura retenu ses désirs [qui se in aliqua libidine continuerit] un jour, et y aura cédé le lendemain ?

22. La vertu est une, en accord avec la raison et la constance parfaite [consentiens cum ratione et perpetua constantia]; rien ne peut s’y ajouter pour qu’elle soit davantage de la vertu, rien ne peut s’en retrancher pour qu’il n’en reste que le nom. Et si vraiment les bonnes actions ont été faites honnêtement [recte] et que rien ne soit plus honnête [rectius] que ce qui est honnête, il est bien évident qu’on ne peut rien trouver de mieux que le bien. Il s’ensuit que les défauts sont égaux, si du moins on a raison d’appeler défauts les mauvaises dispositions de l’âme [pravitates animi]. Or puisque les vertus sont égales, les actions honnêtes provenant des vertus doivent être égales, de même que nécessairement les mauvaises actions, émanant des défauts, sont égales. »

Ciceron : Les Paradoxes des Stoïciens

Le sage est infaillible, il n’est sujet à aucun trouble, il est parfaitement heureux quellles que soient les circonstances ; il est seul libre, seul riche, seul bon roi, seul bon artisan, la sagesse n’a pas de degrés, tout ce qui n’est pas parfait est également vicieux etc…
C’est Plutarque qui, le premier, a utilisé cette expression : « Paradoxes des Stoïciens ». A raison.
Les stoïciens voyaient en la nature, la norme infaillible règlant toute l’action des choses animées et inanimées. La contemplation de cette dernière, son imitation était l’œuvre du sage. Aller à l’encontre des lois de la nature était péché d’orgueil ou ignorance funeste.
Ah ! on les connaît ces philosophes un peu austère, manichéens sans se l’avouer et pareils a des acteurs conscients que la vraie vie n’est pas sur scène mais dans des coulisses feutrées.
Zenon, Cleanthe, Chrysippe, Sénèque, Epictète et Marc-Aurèle illustrent parfaiement cette doctrine de l’indifférence avec ce divin orateur que fut Ciceron.
Depuis, bien de l’eau a coulé sous les ponts, leurs successeurs ont réalisé que cette nature qu’ils prenaient pour modèle n’est pas ordonnée, encore moins parfaite, qu’elle obéit aux lois du hasard et qu’elle n’est pas plus l’ennemie que l’amie des créatures qui la peuplent. Elle est indifférenciée.
La vertu et le vice vont de pair. A croire qu’il n’y aurait pas de vertu sans vice. La vertu d’aujourd’hui ne fut pas  celle d’hier et le vice, lui-même est sujet à controverse. Le bien et le mal ont été déconstruits par Nietzsche et ses disciples. Le bien doit sans cesse être poursuivi, le mal ne peut être éradiqué. Ce qui fut exemple pour les uns devient repoussoir pour les autres.
Ils crurent, ces sages, que se mettre en retrait du « vulgaire » était l’attitude de l’homme noble insensible aux rumeurs de la foultitude. Or la vie vie est faite de bruits, de va et de vient qui interpellent tout un chacun. Se retirer sous sa tente vaut un temps, pas une vie.
Ils croyaient en la raison ; la suite, hélas ! prouva qu’ils avaient tort.
Aujourd’hui, le sage s’implique, au risque de se tromper, de choisir le mauvais camp, au risque de perdre son aura, mais il n’en a cure. Il sait que vertu, vice, bien et mal sont sujets à multiples cautions et remises en cause.
De la nature, il ne sait qu’une chose : elle est capricieuse et au fur et à mesure que l’on perce ses secrets, d’autres, encore plus opaques, nous lancent un défi.
Pourtant, quelle noblesse, quelle majesté dans leur pensée austère, épurée, transparente.
Et quel dommage que les choses ne soient pas comme ils le pensaient.

2.01

 






 

 

19:32 Écrit par mitso dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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