19/11/2007

Un "monde imaginal".

Dans mon dernier papier, j’écrivais que le bonheur ne peut se faire qu’en vivant le présent qui est le devenir en action. Evoquer le passé, espérer en l’avenir, c’est se tourner vers ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore, c’est-à-dire le néant.
Mais vivre le présent, cela signifie quoi ?
On pourrait répondre que c’est tout simplement manger, boire, faire ses courses ou son travail et, le soir venu, se coucher. Les tenants du zen résument cela par la phrase : « Quand je mange, je mange, quand je dors, je dors ! »
Réduire le présent à cela serait pour le moins réducteur. C’est bon pour mon chat ou votre toutou.
Le présent, qui est, je le répète, le devenir de l’a-venir, ne peut être marqué de notre volonté par cette simple conformité aux besoins physiques et sociaux, il faut autre chose.
Entre le monde sensible (ce que je vois, ressens, touche etc…) et celui des concepts de l’entendement (le Beau, le Vrai, le Juste, le Bonheur etc…) n’y a-t-il pas une place intermédiaire qui ne soit pas celle de l’imaginaire et du phantasme ?
Les premiers à l’avoir compris et comblé furent les poètes et les artistes qui « imaginèrent » un monde connotant les deux premiers. A l’épure du quotidien, ils ajoutèrent un monde d’images reliant le sensible à l’intelligible.
Ce monde n’est pas celui d’une imagination débridée qui ne sécréte que de l’imaginaire mais qui constitue une réalité sui generis, vision d’un monde sensible.
C’est une « réalité en acte ». L’action du Beau, du Vrai, du Bonheur.
C’est une imagination active qui relie l’être (au quotidien) et le connaître.
Ce monde intermédiaire, le philosophe et orientaliste Henry Corbin l’appelle le « monde imaginal ». Il matérialise les formes sensibles et imaginalise les formes intelligibles auxquelles il donne figure et dimension. C’est un monde de l’icône, de l’image.
Explicitons cette notion :
Nous ne pouvons saisir l’essence de la Beauté, du Vrai ou de Dieu, comme ça, sans support auquel nous puissions nous raccrocher. L’essence de la Beauté suscite en nous l’image d’une œuvre d’art, la grâce d’un poème ou l’harmonie d’une partition.  Et le contraire est vrai aussi. L’essence de Dieu nous pouvons (le cas échéant) la trouver dans la création, la nature, l’infini de l’espace. Je ne sache pas qu’il soit possible de l’approcher sans ce support qui s’offre à nos sens et à notre intellect.
Je puis contempler un paysage qui ne me dit rien. Dans ce cas, je ne saisirai pas sa beauté. Je le verrai de mes yeux et rien de plus. Si par contre, je contemple un paysage que je trouve sublime, c’est l’image qui s’offre à mes sens qui est sublimée et qui se mue en apparition (épiphanie)  de la Beauté et me fait saisir son essence.
Dans ce cas, Henry Corbin écrit que l’on ne voit pas avec ses yeux d’hommes, mais avec des yeux de feu.
Il en va de même pour le Vrai, Dieu ou la Sagesse.
Notre bonheur quotidien, je le conçois ainsi, fait de ces petites choses de rien du tout que sont boire, manger, travailler, mais aussi de cette vision d’un monde imaginal qui nous invite, à chaque moment, à saisir l’essence du Beau ou de la Joie.
Se tourner vers ce monde est une conversion à la Beauté et au Bonheur, une conversion féconde tant il est vrai que la Beauté et le Bonheur ne vont que vers ceux qui les recherchent ardemment.

17:44 Écrit par mitso dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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