03/03/2008

Le temps et ses fantômes.

Quelle est la différence entre moi, qui suis un humain, ma chatte et un caillou ?
Le caillou n’a pas de monde, ma chatte a un monde « pauvre » et moi, humain, je suis configurateur de monde.
(Heidegger, Concepts fondamentaux de la métaphysique, Gallimard).
Oui mais, qu’est-ce qui m’autorise à déclarer que la chatte a un monde pauvre et le caillou pas de monde ? Tout simplement, une comparaison implicite avec l’humain. La chatte m’apparaît pauvre dans la mesure où l’humain configure le monde et fait de l’homme la mesure de toute chose. Heidegger est conscient de cette difficulté et il y répond par une spéculation osée : peut-être que les animaux sont conscients de cette pauvreté et que cette conscience entraîne chez eux une souffrance. Souffrance qui serait  au fondement de la totalité de la nature vivante. « ... si le fait d’être privé peut être dans certains cas une souffrance, et si la privation de monde, ainsi que la pauvreté font partie de l’être de l’animal, une souffrance et un mal doivent alors nécessairement s’étendre à travers tout le règne animal et le règne de la vie en général » (Heidegger, op. cité.)
Il y aurait donc dans la nature, comme le décrit Schelling, une tension absolue qui ne connait aucune  résolution possible, tant elle est déchirée de l’intérieur et incapable de s’atteindre ou de se définir elle-même.
Dès lors, l’irruption du Logos, du mot proféré, apparaît comme une réponse et une rédemption face à cette tension. Slavoj Zizek (Fragile Absolu, Flammarion)  pense lui aussi que cette irruption du Logos dépasse l’interprétation naïvement évolutioniste qui conçoit le développement historique comme une désintégration progressive des formes de vie organiques originelles : elle fait  des stades supérieurs le résultat du déploiment des potentialités internes des stades inférieurs. Zizek oppose à cette idée celle qui fait du Nouveau la résolution d’une tension insupportable de l’Ancien et que le Nouveau était déjà présent en tant que tel dans l’Ancien sous un mode négatif, sous la forme d’une tristesse et d’une nostalgie infinie.
« Ainsi, le passé n’est pas seulement passé, mais il porte en lui sa promesse utopique de Rédemption dans le futur. » (Zizek, op. cité)
Il ne suffit pas de dire  que chaque époque historique passée est « l’ontologie de notre présent », que nous ne percevons jamais le passé que depuis l’horizon de nos préoccupations présentes, qu’en s’intéressant au passé nous ressuscitons ses fantômes  qui nous permettent alors de faire face à nos propres problèmes. Nous, les agents historiques « réels » du présent, nous sommes comme la matérialisation même des fantômes des générations passées, comme la scène sur « laquelle ces générations résolvent rétroactivement les impasses qu’elles ont rencontrées » (Zizek, op. cité)
« Résoudre rétroactivement ». Nous voilà loin de la progression linéaire du temps ; il y aurait une continuelle imbrication entre passé, présent et futur et la tension d’un temps se relâcherait dans le temps d’après pour se retendre aussitôt.
Humain: configurateur de monde, donc de temps.

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Slavoj Zizek

 

12:30 Écrit par mitso dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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